Trois coups de Klaxon, une queue de poisson et deux coups de frein : la voiture s’arrête au feu rouge. Ouf ! Comme beaucoup de chauffeurs de taxi, celui qui m’a pris ce matin est un adepte de la conduite sportive. Le gars a à peu près mon âge. Il me demande une cigarette, je lui en donne une. La discussion s’engage. On évite les banalités d’usage. Pas de « Alors vous êtes Français ? » ni de « Ca vous plaît le Maroc ? » de son coté, ni de « Vous êtes chauffeur de taxi depuis longtemps ? » ou de « oulala, la circulation à Casa c’est vraiment l’enfer ! » du mien.
Il commence à s’énerver tout de suite sur trois Mercédes noires qui filent à tout brin de zingue sur la voie d’en face. « Tu vois ça, c’est eux qui tiennent le pays ! Je ne peux pas les voir en peinture. Ils s’intéressent qu’à l’argent et ils font ce qu’ils veulent ! » Et de rajouter une insulte en arabe que je n’ai pas su retenir. J’ai eu droit ensuite à la traduction, mais je vous l’épargne
« Eux ? » C’est qui « eux » ? Ces trois voitures de luxe représentent tout ce qui énerve mon chauffeur… Les politiciens, ceux qui ont de l’argent, ceux qui sont au dessus des lois… « Les flics ne les emmerdent jamais ceux-là. Moi, en revanche, j’ai intérêt à faire attention. La semaine dernière, deux policiers m’ont arrêté. Ils ont dit que j’avais grillé un feu. C’était un peu vrai, mais une autre voiture l’a fait et ils n’ont pas pris le soin de l’arrêter celle-là. »
L’amende ? 400 dh… Pour la payer, il lui faudrait travailler au moins douze heures. En effet, la location de son taxi lui coûte 200 dh par jour. Plus 100 dh d’essence. A 10 dh la course, je vous laisse imaginer ce qu’il lui reste en fin de journée… « Ils ont pris le numéro de la voiture et ils m’ont dit que si je leur apportais pas le déjeuner, je vous pouvais dire adieu à ma licence. » Une humiliation de plus pour le jeune chauffeur qui, hélas, en a vu d’autres.
Quand je lui demande ce qu’il faisait avant, la réponse m’a surpris : artiste. Guitariste pour être exact. « J’ai joué dix ans dans un groupe de rock, se souvient-il. C’était le bon temps. J‘avais les cheveux longs, j’avais une copine et un peu d’argent. » Aujourd’hui, il ne lui reste plus rien des trois.
« Ici, seuls les riches peuvent se permettre d’être originaux. Si t’as pas d’argent, tu dois te taire et faire comme les autres. Ou alors, on te fait vite sentir que tu n’es pas à ta place. » Alors, le jeune musicien a remisé sa guitare au placard, s’est coupé les cheveux et s’est pris un travail « bien abrutissant ». « Je bosse dix heures par jour. Quand je rentre, je mange un morceau et je dors jusqu’au lendemain. Je n’ai plus touché ma guitare depuis deux ans. Mais au moins, on me fout la paix ! »
Autant vous dire que mon chauffeur de taxi n’est pas allé voter. Du développement économique, il ne voit que les aspects négatifs : le prix de la vie qui augmente et celui de la course qui n’a pas bougé d’un iota depuis des années… Avec son français impeccable, il pourrait pourtant facilement se trouver un job dans un call center. « Jamais ! Dans mon taxi, je suis libre. C’est dur mais je m’arrête quand j’en ai marre… Je ne veux pas bosser en cage… » Pas facile d’être idéaliste et fauché au Maroc…