C’est assez rare de vivre un moment “historique” en en ayant conscience.
(Article pris chez Marie-Aude)
Bien sûr, je ne parle pas de ces grands moments du type la chute du Mur de Berlin, la signature de l’armistice ou l’entrée en guerre. Là tout le monde est au courant… Non je pense plutôt à ces dates qui “après” seront utilisées pour marquer la fin d’un époque, le pivot d’une transition. Un moment historique, cela peut aussi être le moment où le petit cailloux qui retenait le gros amas de pierre se désolidarise et commence sa descente effrénée. Les grosses pierres n’ont encore rien senti, mais elles seront moins solides, et peu à peu elles suivront le caillou. Le 5 février 2008 est je crois de ceux là. On s’en rendra compte plus tard, le 5 février 2008, l’évolution douce du Maroc vers une démocratie “plus large” s’est arrêtée.
Le 5 février au matin, un jeune homme, un ingénieur informatique de 26 ans a été proprement enlevé de son domicile, arrêté, torturé sans que sa famille soit mise au courant pendant plus d’une journée, et tout cela – en tout cas officiellement – pour le seul crime d’avoir créé un profil Facebook au nom du frère du roi. Aucune escroquerie, aucune utilisation à son profit de cette personnification qui est bien courante sur Facebook. Rien d’autre qu’une pratique bien courante. Et même si il y avait eu escroquerie, cela ne justifiait pas la torture. La différence avec ce qui s’est passé avant ? Avec les procès Nishane, Tel Quel, s’adressaient à la presse. Avant les manifestants du premier mai emprisonnés pour avoir manifestés étaient tombé sous le coup d’une loi, peut-être lâche et étirée, mais d’une loi. Cette fois-ci l’arbitraire est roi, totalement roi, abusif, et surtout le monde entier le sait, et en rigole avec tristesse. Facebook étant un site américain, la nouvelle est passée sur CNN, dans la presse papier internationale. Et comme j’ai pu le constater, Fouad Mourtada est peut-être plus connu à l’extérieur que dans le pays. Fouad sera jugé le 22 février. Faute d’avocat assez courageux face à son dossier, il se peut qu’il assume seul sa défense. Il a pu trouver un avocat, après que le premier ai refusé, par peur, d’assumer sa défense (depuis quand un avocat est-il coupable des crimes ou délits de son client ?)
Jusqu’à présent, le ‘Palais’ comme on dit a été silencieux. De deux choses l’une, ou bien c’est une opération « pied-nickelé », d’un subalterne qui a cru bien faire et qui a beaucoup trop fait. Ou bien c’est effectivement demandé par le ‘Palais’. Dans la seconde hypothèse, cela remet en cause, d’un seul coup, toute la politique d’ouverture, de réparation après les années de plomb, et cela confirme le sentiment de resserrement de la censure que j’ai depuis un an. Dans la première hypothèse, le Palais n’a pas pour l’instant eu la seule attitude possible, qui aurait été de désavouer le subalterne, et de demander (a-t-il besoin d’ailleurs de demander ?) que Fouad soit jugé selon la loi. Et si la loi ne dit rien, une remontrance, une demande d’excuses publiques, d’un truc genre « T.I.G. » aurait eu tout autant de poids, sinon plus, que la condamnation qui se pointe à l’horizon.
Peut-être que le Palais ne veut pas s’exprimer en public, et que les juges ont déjà reçu l’instruction d’être indulgent. Mais il est des silences qui font très mal. Dans un autre contexte, on a toujours reproché à la reine Elisabeth de s’être tue après la mort de Diana. Je crois, moi, que le Palais devrait parler. On est toujours grandi quand on reconnaît ses torts, surtout quand on n’y est pas obligé. Le roi a reconnu les torts de son père, il pourrait aussi reconnaître celui de son frère, ou de ceux qui agissent en son nom. Le retour de la censure montre que le spectre des années de plomb n’est pas tellement éloigné. Des blogueurs marocains influents, ou moins, ont déjà décidé de fermer leur blog, spontanément, d’une spontanéité qui peut avoir été aidée par des pressions, mais en tout cas sans menace ouverte et directe. Je trouve cela très inquiétant. En soi, deux, quelques bloggueurs qui arrêtent de s’exprimer, ce n’est rien.
Mais c’est le retour d’un réflexe bien marocain, et surtout c’est la facilitation de la censure. Cela confirme aussi ce que je pense depuis longtemps, que les marocains attendent que la démocratie leur tombe toute rôtie dans la bouche, mais que peu d’entre eux sont prêts à se battre pour elle, et que cela laisse le Palais bien seul dans ses tentatives de modernisation de la vie politique. Il n’y a pas de Gandhi marocain, il n’y en a jamais eu, ce pays a conquis son indépendance en rappelant son roi. Maintenant que va-t-il se passer ? Les élections de septembre ont été un échec, avec une participation ridicule. Le premier ministre a été nommé au bon vouloir du roi, et il n’a pas la réputation d’être extrêmement compétent. La censure revient, les procès comme celui de Ksar El Kebir montrent le retour d’une morale religieuse, et l’éventuelle condamnation de Fouad pourrait bien marquer la fin des années de plumes. Peut-être que je suis pessimiste. Mais je connais peu d’exemple de pouvoirs qui, ayant glissé vers la censure et l’autorité, ont su ensuite revenir en arrière et relibéraliser eux même leur pays.
Photographe et webmaster, je vis entre la France, l'Allemagne et le Maroc. Spécialisée dans les activités touristiques et les sites multiculturels, j'essaie de faire connaître le Maroc, et d'aider à sa découverte. Mes deux principaux sites sont Lumière de Lune et l'Oasis de Mezgarne
Tous les articles écrits par Marie-Aude Koiransky.

