La haine
Ce matin, je me suis levée à 6h30. Comme d’habitude en fait. J’avais la forme et donc décidé de partir au sport, piquer une bonne suée avant d’entamer la journée. A l’instant où j’écris, je ne suis plus au sport, bien évidemment ! Fini le jogging, finis les étirements. Je pourrais me sentir bien… seulement voilà, j’ai la haine.
Flashback. Il est 7h : je monte dans le taxi de Nourredine, je m’installe à l’arrière et lance un « Aïn Harrouda, afak ». A l’extrémité gauche du fauteuil, il y a le magazine « Sport », ouvert en deux et dont l’emplacement semble avoir été volontairement choisi par le chauffeur. Curieux ! Nourredine me raconte d’emblée, sans que je lui demande, ce qui s’est passé. Au feu rouge, il soulève le magazine et me dit (il me montre aussi) « ici, il y a du sang ». La housse du fauteuil est de couleur noire mais je devine une auréole de la taille d’une poile Téfal. Il me raconte et conclut par un « mskina (la pauvre) ».
Que s’est-il passé ? Trois sauvages, car c’est bien de sauvages dont il s’agit, ont passé à tabac une jeune fille, boulevard Ghandi. Il était 6 heures et la demoiselle se rendait au travail, marchant gentiment dans le calme casablancais avant que les premiers klaxons et les fumées d’échappement ne viennent noircir le décor. Qu’est ce qu’ils voulaient ? Son sac. Dedans, pourtant, il n’y a rien qui justifie l’acte qui suit : à coups de battes de base-ball, dans la tête et sur le corps, ils la mettent à terre. Tout ça pour « ses 700 dhs, son téléphone portable et sa paire de chaussures ». Le taxi la trouve allongée sur le trottoir, tremblante de peur, le crâne en sang et pleine de coups sur les mains, les pieds nus. Elle demande à être déposée chez elle, ne souhaite pas se rendre à la police.
Il ne faisait pas très froid ce matin, on sent que les beaux jours arrivent. Pourtant, j’ai eu des frissons, dès l’instant où j’ai posé les yeux sur la housse du fauteuil. Décidément, en ce moment je n’entends que de pareilles histoires. Une de mes amies s’est reçu un coup de couteau sur le bras, il y a deux semaines de cela. Elle m’en a parlé lors d’une « tea time » improvisé avec pour marque de fabrique la cicatrice qui est restée. « Il mette de l’ail sur la lame du couteau », me dit une collègue ce matin, « ça empêche la cicatrisation ».
Depuis ce matin, je ne peux m’empêcher de penser à cette jeune fille que je ne connais pas et j’ai la haine. En fait, c’est juste normal, car ça aurait pu être moi.