Fabienne Lefur est une jeune sage femme française qui a débarqué au Maroc il y a maintenant presque deux ans. Cette bretonne de 29 ans, n’a pas froid aux yeux. Fraichement arrivée dans un pays qu’elle ne connait pas, elle se met à travailler dans le milieu hospitalier marocain, où elle côtoie les grandes lacunes du système. Aujourd’hui, afin de répondre à ses problèmes et de mieux soutenir les femmes aussi bien physiquement que psychologiquement, elle s’est installée à son compte pour pouvoir offrir à ses patientes des cours de préparation à l’accouchement. Une vraie première au Maroc…
Vanessa Pellegrin : Raconte moi brièvement ton adaptation en tant que française dans le marché du travail marocain
Fabienne Lefur : Mon adaptation a été simple et compliquée à la fois ! Du fait que je sois française, j’ai trouvé facilement du travail car ici il existe un préjugé positif envers les français dont la formation professionnelle est jugée de meilleure qualité par beaucoup d’employeurs.
Par la suite, le fait que je sois française m’a desservi au cœur même de la clinique car j’étais perçue comme une menace par mes collègues de travail qui appréhendaient d’une part, de perdre leur emploi et qui d’autre part, n’appréciaient pas trop mes méthodes de travail un peu différentes. Elles craignaient que je ne les juge et que je veuille tout changer. Avec le temps, elles ont fini par comprendre que je voulais juste faire mon travail au mieux. Je me suis adaptée à leurs méthodes de travail, aux habitudes marocaines et elles se sont adaptées aux miennes.
Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre les relations compliquées qui lient mes collègues entre elles. Je ne comprenais pas cette compétition permanente qui règne dans le milieu du travail et qui pour moi, sage-femme habituée à travailler en équipe en France dans le respect de l’autre, était un non-sens. Les gens ici dans le milieu du travail sont très individualistes. Chacun voit son intérêt avant tout et les coups bas sont parfois de mises pour y arriver. La réputation et la notoriété sont des éléments très importants. Tout le monde veut dominer et être reconnu. Ici, si tu n’affirmes pas fortement tes opinions, tu es considéré comme faible et ceux qui réussissent sont ceux qui imposent le mieux leur point de vue. Avec le temps, j’ai aussi compris que les conditions de vie de mes collègues expliquent également en grande partie ce genre de comportement car en effet les salaires du personnel de santé sont faibles par rapport au cout de la vie à casa et il y a beaucoup de jeunes infirmières et sages-femmes diplômées qui ne trouvent pas de travail. Une fois que l’on comprend tout ca, le reste se fait plus facilement. Il suffit de toujours faire sont travail sérieusement, de ne pas se laisser influencer tout en gardant l’esprit ouvert.
J’ai aussi été confronté à la barrière de la langue. Pas facile de communiquer avec une femme ou même avec une collègue qui ne parle pas un mot de français ! Il a fallu commencer à apprendre l’arabe ou du moins à le comprendre. Et puis vient la barrière culturelle, les autres ne comprenaient pas ma manière de penser ou de réagir mais avec le temps, les gens ont appris à me connaître et à accepter ma différence.
Pour résumer, pour s’adapter au monde du travail marocain. Il faut être ouvert d’esprit, patient, persévérant et combatif.
V.P : Cela fait un an maintenant que tu travailles dans le milieu hospitalier marocain, quelles sont les choses qui t’ont le plus choqué? Et quelles sont les choses qui t’ont agréablement surpris?
F.L : En fait c’est un peu triste à dire mais rien ne m’a agréablement surpris. En venant ici, j’ai réalisé la qualité du système de santé français et je me dis que les français qui s’en plaignent tout le temps ne réalisent pas la chance qu’ils ont. Ici la santé coute très chère, la sécurité sociale rembourse mal les soins même de base. Beaucoup de gens ne se font pas soigner correctement faute de moyens suffisants et je vois ici des personnes arrivées avec complications graves qui auraient pu être évitées si les soins appropriés avaient été fait à temps.
Une des choses qui m’a choqué c’est le manque de considération que l’on accorde à la douleur des patients. Ici j’ai l’impression que le seul but, c’est d’être efficace et rapide. Du coup les méthodes utilisées sont souvent très agressives. Certes l’objectif premier c’est de rendre les gens en bonne santé mais si on peut le faire avec le moins de douleur possible et dans le respect du corps c’est mieux. Ici les gens pensent que les soins doivent forcément être douloureux, que c’est comme ça, qu’il n’y a pas de choix alors que d’autres méthodes existent tout aussi efficaces et moins douloureuses.
A cela s’ajoute la quasi absence de prise en charge psychologique des patients. Ici j’ai un peu l’impression de vivre dans la loi du silence ! Les femmes enceintes que je vois arriver à la maternité ne savent généralement presque rien de ce qui leur arrive ou de ce qu’on est en train de leur faire. L’idée répandue est que moins les gens en savent sur leur état moins ils seront stressés. On les traite un peu comme des enfants qui doivent suivre les recommandations sans comprendre. Hors mon expérience personnelle en tant que sage-femme me fait plutôt penser le contraire. Quand on ne sait pas ce qui passe, on imagine toujours le pire et l’angoisse monte. Je préfère dire à une femme ce qu’elle a , ce que l’on va lui faire et pourquoi on le fait, ainsi elle peut mieux vivre et mieux se préparer à cette événement certes joyeux mais aussi angoissant qu’est l’accouchement.
V .P : D’où t’est venue ton idée de créer des cours de préparation à l’accouchement? Est ce en partie pour les raisons que tu as cité?
F.L : L’idée de mettre en place des séances de préparation à l’accouchement m’est en effet venue en grande parties des raisons que j’ai cité.
Quand je suis arrivée ici, j’ai continué à accueillir et à prendre en charge les femmes comme je l’ai toujours fait. Je soigne leur corps certes mais j’essaie aussi au maximum que pour elle, la naissance reste avant tout un évènement heureux de leur vie en restant à leur écoute, en les rassurant, en essayant de diminuer au maximum la douleur. A mes yeux, une sage-femme, ça soigne le corps mais aussi l’esprit. En terme médical, ça s’appelle « la psycho-prophylaxie ». En France c’était juste normal, ici je me suis vite rendue compte que c’était une révolution. Avant qu’une femme ne quitte la clinique, j’essaie toujours de prendre le temps de discuter avec elle sur les questions qu’elles se posent sur l’allaitement, la contraception, sur les soins… bref de leur fournir les informations nécessaires pour que le retour à la maison se passe au mieux. Les femmes m’ont vite fait comprendre qu’elles n’étaient pas habituées à ça et que ça leur manquait. Beaucoup m’ont dit qu’elles avaient cherché pendant leur grossesse à être informées et à se préparer à l’accouchement mais que sur casa elles n’avaient rien trouvé. Beaucoup d’entre elles m’ont dit s’être retrouvées en difficulté lors de leur précédent accouchement avec leur allaitement et n’avoir pas vraiment réussi à trouver de l’aide à ce moment là. Alors l’idée a fait son chemin et je me suis dit pourquoi ne pas combler ces manques en consacrant une partie de mon activité à donner des séances de préparations pour les femmes enceintes et les jeunes mamans.
V.P : En quoi cela consiste il? En quoi ces cours serviraient à la femme marocaine?
F.L : La préparation se fait à partir du 6ème mois de grossesse. Elle consiste à se retrouver par petit groupe de 3 ou 4 femmes lors de séances d’1h chacune que l’on étale tout au long du 3eme trimestre de la grossesse. Au cours de ces séances ont abordent les questions essentielles que les femmes se posent : Quels sont les signes qui doivent me pousser à aller consulter mon gynécologue ? Quand venir à la maternité ? C’est quoi une contraction ? Comment se passe un accouchement ou une césarienne ? Comment éviter la douleur ? Qu’est ce que je peux manger ? Comment remédier aux petits problèmes qui me gênent pendant ma grossesse ?… La fin des séances est dédiée à la respiration et à la relaxation afin de se détendre pendant la grossesse mais surtout d’être capable de gérer au mieux le stress le jour de l’accouchement. L’intérêt de séances collectives est que les femmes peuvent échanger entre elles sur leur expérience, leur sensation en prenant leur temps, au cours d’un moment privilégié et intime.
Pour celle qui prévoit d’accoucher normalement, des séances d’exercices pratiques permettent de s’entrainer à gérer la douleur lors des contractions et d’apprendre quelques techniques simples de pousser.
Une troisième partie de la préparation est dédiée à l’information sur l’allaitement et les soins des nouveau-nés au cours desquelles on aborde des sujets comme les vaccinations, la reprise du travail tout en continuant à allaiter, le rythme des tétés…
Pour les femmes marocaines comme pour toutes les femmes du monde d’ailleurs, mettre au monde un enfant est un évènement stressant auquel on a envie de se préparer. Hors comment se préparer si on n’a aucun moyen de savoir ce qui va nous arriver ? Le principal intérêt de ces séances est de permettre aux femmes de vivre le plus sereinement possible leur grossesse, leur accouchement et leurs débuts de jeunes mamans en accédant et à des réponses claires, simples aux questions qu’elles se posent ainsi qu’à des informations pratiques et concrètes.
V.P : Ton idée est une première au Maroc, et beaucoup de femmes enceintes sont intéressées par ces cours, selon toi comment se fait il que personne n’y ai pensé avant?
F.L : Comme je l’ai expliqué lors de questions précédentes, les notions d’écoute et de soutien ne sont pas vraiment présentes dans le système de santé marocain. Quand je discute avec d’autres sages-femmes certaines ne voient pas l’intérêt de cette préparation psychologique et pour celles qui le voit un autre problème se pose : comment donne-t-on des séances de préparation à l’accouchement ? Elles ne sont pas formées à cela et n’en ont pas l’habitude. Alors je pense que d’autres y ont déjà pensé mais n’ont pas forcément eu les moyens concrets de le mettre en pratique.
Et puis ça reste une idée nouvelle car elle découle directement des progrès qu’y se sont faits sentir depuis quelques années au Maroc dans l’évolution du statut de la femme. Les femmes travaillent aujourd’hui et vont vers une plus grande autonomie. La vie des jeunes femmes et des jeunes mères marocaines est en train de changer et leur attente aujourd’hui vis-à-vis de leur grossesse et de leur accouchement sont plus grandes mais il faut forcément un petit temps d’adaptation pour que la société propose des solutions adaptées à ces nouveaux besoins.