Article faisant suite à « Les différentes formes de censure que subit la presse« .
Les annonceurs, premiers financeurs de la presse, décident de la ligne éditorial et imposent parfois un travail en plus aux journalistes, de plus en plus considérés comme des commerciaux.
Une amie et collègue journaliste qui a longtemps travaillé au Maroc m’a avoué que: « La frontière entre la communication et le journalisme n’est pas précise. Faire la promotion d’un restaurant alors que tout le monde s’en fiche sous prétexte qu’il a inséré une page de pub chez nous, est monnaie courante. Or, cela n’est pas notre travail. Nous sommes là pour dépeindre une réalité et non faire du commerce. »
Elle dévoile également le genre de problèmes auxquels elle a été confrontée au quotidien : « j’ai souvent eu à privilégier quelques « annonceurs » au détriment d’autres… normal, je travaillais dans un magazine, un féminin qui était (qui est toujours) très dépendant de la publicité et qui faisait tout pour plaire aux marques, aux sociétés qui remplissaient ses pages (et ses comptes bancaires)! Mais il m’est aussi arrivé de ne pas pouvoir écrire sur une marque, un magasin, une société… Parce qu’ils ne passaient pas de publicité dans le fameux magazine. Ce qui me dérangeait le plus… C’est quand des articles de fond… des reportages ou des enquêtes étaient « orientées » dans un autre sens… Pour perdre toute leur crédibilité et leur objectivité… toujours dans un souci de plaire… de ne pas déplaire ! Mon souvenir le plus marquant est quand j’ai voulu parler de la guerre israélo palestinienne et quand ma directrice de publication a cru me convaincre d’abandonner cette idée en me disant que : « La moitié des annonceurs étaient juifs!!!!!!! » Ce qui a été grave pour moi, c’est qu’elle a pensé que je souhaitais « agresser », « souiller » ou critiquer les personnes de confession juive… alors que le but de mon article aurait été de dire que juifs et musulmans ne méritaient pas ce qui leur arrivait mais qu’ils sont tous pris dans un cercle vicieux et qu’il était grand temps qu’ils en sortent ! Je ne pense pas qu’une objectivité : Réelle et irréprochable existe… Mais je suis pour une liberté d’expression qui permettrait d’atteindre un « maximum » d’objectivité… sans avoir à dépendre d’une autre entité, d’un autre esprit… d’une chose matérielle ! Et je pense que tant que la publicité régit nos publications… à la place de l’éthique, des bons principes et de la liberté d’expression… la presse marocaine ne risque pas de prétendre aux modèles internationaux. Elle continuera à régresser. »
Ce genre de discours, je l’ai entendu plusieurs fois, de la part de personnes qui ont 30 ans de métier tout comme ceux qui viennent de commencer. Pour les plus « vieux », il est indéniable que la course au business a sérieusement entaché le métier. « Il faut à présent des sujets qui fassent vendre. Parler de la famine en Afrique, ca n’intéresse plus personne, pas même les rédacteurs en chef, pourtant eux même journalistes qui voient avant tout le profit au lieu de l’éthique. » Les journaux sensationnalistes ont de beaux jours devant eux, mais qu’en est il de la véracité de l’information, autrefois critère d’exigence et de qualité souhaité par les lecteurs ?
Selon un ami, journaliste français, qui lui aussi souhaite préserver son identité, la publicité a aussi gangréné le journalisme en France. « Les gens le ressentent tellement d’ailleurs, qu’ils préfèrent s’informer sur le net ou acheter le canard enchainé, qui lui ne subit aucune pression de la part des annonceurs. Et avec Sarkozy qui a changé les lois de la radio et de la télévision, on est en train de perdre notre crédibilité. » D’ailleurs, nombreux sont ces journalistes français qui dénoncent ce fait à leurs risque et péril, car dénoncer, c’est renoncer à sa carrière. Elisabeth Levy et Phillipe Cohen, auteurs du livre « notre métier a mal tourné », racontent avec brio, les travers du système actuel et comment le manque de rigueur, et les erreurs de nombreux journalistes, sont dues à ce mercantilisme du métier. Beaucoup sont ceux qui abandonnent le métier purement et simplement et qui se reconvertissent, écœurés par la tournure des choses. Une véritable épidémie qui n’est pas assez prise en compte et qui risque de mettre en péril l’un des piliers de la liberté d’expression.
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