Barbe courte (négligé mais pas trop), pantalon bouffant (c’est lui qui l’a cousu) et chemise à col mao (parce que le col classique est trop stricte), Mounir Benhayoun nous reçoit dans ses locaux de Casablanca. Un patron nouvelle génération qui va de projet en projet et distille son esprit d’entreprise dans les écoles marocaines.
Le salariat, Mounir Benhayou ne connaît pas. La première fois qu’il s’est assis derrière un bureau, c’est déjà lui qui l’avait acheté, alors forcément, ne pas être son propre patron, l’idée lui paraît improbable. Impensable.
« Après avoir travaillé en France et en Angleterre, mon père ne s’est pas adapté à son retour au Maroc. Je le voyais incapable de se fixer, de boulot en boulot, et je me suis dis : moi, ça ne m’arrivera jamais, je serai mon propre patron. » Mounir avait 8 ans. A 27, il dirige Ben Productions, une petite société de films institutionnels et d’entreprises basée à Casablanca. « Il y a quelques années, ils voulaient tous un site web. Maintenant, ils veulent tous le remplir. » Et pourtant, si vous lui aviez dit qu’il ferait un jour des films de commande, il vous aurait ri au nez. Son premier projet professionnel, c’était Papillon, un quotidien pour les enfants. Début 2005, le papillon s’envole « une bonne idée, d’un point de vue social comme du business, à priori ». A priori. Avec un seul annonceur à son lancement, et après l’abandon d’un partenariat avec l’Unesco qui le lâche au dernier moment, il jette l’éponge au bout de 19 numéros.
Abandonner ? Non, restructurer. Mounir décroche un prêt, et transforme le quotidien en mensuel, qu’il lance… En été. « Deuxième erreur, les écoles bouclaient leur budget, elles n’étaient pas intéressées par le magazine, et on ne pouvait pas vivre avec la vente en kiosque». A peine ressuscité, le papillon s’écrase à nouveau. L’entrepreneur a le moral dans les chaussettes et le banquier qui le harcèle au téléphone. Il galère de petit boulot en petit boulot, éponge ses dettes, et se lance à corps perdus dans le bénévolat. S’il ne parvient pas à monter son entreprise, il incitera les jeunes à le faire.
Au sein du Centre des Jeunes Dirigeants (CJD), il commence à écumer les écoles, chantre de l’entreprenariat, apôtre du risque. Il aide des enfants à monter des petits projets pour leur donner le goût de l’aventure, se « retrouve un peu en eux », et y consacre son temps. « Cette lueur dans leurs yeux, c’est comme un sport à sensation, ou fumer du shit : il y a une véritable réaction physique, ça devient plus qu’un plaisir, c’est une dépendance. » Une dépendance qui risque de lui coûter cher. Alors qu’il relance Ben Productions pour monter un journal pour enfants en arabe, il passe ses journées au CJD. Malgré un modèle différent de celui de Papillon, le nouveau quotidien meurt dans l’œuf, par manque de temps.
Et puis le hasard se pose là, sur sa route, un ami lui demande de réaliser une vidéo. Celui qui avait monté Ben Productions pour financer un projet de film alors qu’il était étudiant se sent prêt à affronter le pari. Il en réalise une, puis d’autres, décroche des contrats, prospère. Enfin. « Il a fallu que je fasse attention, j’étais patron à mi temps, je passais plus de temps au CJD qu’au bureau, je pouvais ne pas y mettre les pieds pendant des semaines ! » Et maintenant ? Dans sa tête, un petit papillon vole toujours, mais avec un autre modèle économique. En attendant, c’est une web tv pour enfants qu’il veut lancer, avec l’argent des films institutionnels. Pour lui, l’entrepreneuriat, c’est comme le cheval. Si on tombe, on remonte. Et l’important n’est pas de gagner, mais de participer. Alors, comme s’il montait son premier projet, comme s’il n’avait pas connu les galères et les réussites à la chaîne depuis des années, il ajoute : « Je n’ai pas de femme, pas d’enfants. C’est le moment de prendre des risques, non ? »


